Archive pour la catégorie ‘Création artistique’

Homard, où est ta victoire?

/* Voici une nouvelle création signée Raymond Breau … */

Chère lectrice,

Cher lecteur,

Comme vous l’avez sans doute su, notre Yvon Durelle national a combattu son dernier round et est parti sans plus. Je suis heureux qu’on ait pu lui rendre un ultime hommage à la Grange l’été dernier, en espérant qu’on n’oubliera pas trop tôt ce courageux pêcheur-boxeur de Baie Sainte-Anne.Cela dit, plusieurs éléments m’incitent à vous écrire un mot sur le thème du homard. D’abord, parce que la saison de la pêche du succulent crustacé approche à grands coups de soleil, deuxièmement, parce qu’un des plus beaux printemps que j’aie connu est celui où j’ai fait mon premier voyage de pêche en haute mer alors que j’avais 7 ans, et troisièmement, parce que le chœur les Échos d’Arcadie prépare son fameux party de homard et que j’y participerai à titre d’artiste invité.

Mon récent voyage à Tabusintac a ranimé en moi bien des souvenirs, d’autant plus que j’y ai travaillé à la rédaction de mon récit autobiographique, « Le vol de l’aigle pêcheur » (titre de travail) que mon éditeur voudrait bien recevoir en juin. Malheureusement, mon portable a rendu l’âme la veille de mon départ et je devrai recommencer les quelques pages que j’avais rédigées sur place. J’écris cette lettre sur une machine boiteuse, mais enfin…

Je me suis donc souvenu de l’ivresse indescriptible qu’enfant, j’avais ressentie en ce frisquet matin de mai, alors que sur la barre de la bicyclette de mon père, nous nous rendions au quai de Wishart’s Point où nous attendait le bateau de pêche de mon oncle Albert. Plus nous nous s’approchions de notre but, plus le soleil qui semblait surgir de la mer, m’apparaissait immense et magnifique, sa chaleur me réchauffant le visage.

« Tu t’occupes du lunch », m’avait confié mon père. Mais la boîte de sardines et les tranches de pain beurrées ne serviraient à rien. À midi en effet, mon père et mon oncle Albert avaient déjà remonté plusieurs cages à homards de la mer et lancé plusieurs homards gigotant dans une grande boîte en bois. Mais en plus, dans une chaudière, ils avaient aussi conservé quatre ou cinq bébés homards. Quand est arrivée l’heure du fameux lunch, mon oncle a allumé le poêle minuscule de la cabine du bateau et dans de l’eau de mer bouillante, il a plongé les petits homards. Quelques minutes plus tard, quand le moteur du bateau fut arrêté et que seul le bruit des vagues léchant le flanc du bateau sous notre siège, mon oncle me servit un de ces petits homards que l’eau chaude avait peints en rouge. La coquille du jeune homard craqua sous mes doigts et je pus bientôt enfoncer mes dents dans cette chaire tendre. Je réalisai que je n’avais vraiment jamais mangé un vrai homard avant ce jour. Du moins, en entier puisque qu’étant enfants, nous ne mangions généralement que des corps de homards que nous achetions à la « factory » pour cinquante sous la chaudière. Je réalisai que je goûtais à un mets que seuls les pêcheurs pouvaient connaître, du homard cuit dans l’eau de mer d’où il était à peine sorti.

Mais il y eut une ombre au tableau. Il restait deux petits homards que nous n’avions pas réussi à manger j’insistai pour les apporter avec moi afin de les manger à la maison. Mais mon père me prévint qu’il était strictement interdit de pêcher du petit homard et que toute infraction était sévèrement punie par la loi. Je devrais donc soit les jeter à l’eau, soit bien les cacher puisque les garde-pêche vérifiaient tous les bateaux arrivant au quai. Je choisis de glisser les deux homards dans les poches de mon vieux manteau d’hiver. Il faut dire que les poches de ce vêtement que ma tante m’avait donné et qui avait appartenu à une fille, donc, qui boutonnait du côté des filles, étaient cousues sur la poitrine. Mon oncle eut un sourire en constatant que les homards me dessinaient comme des seins en forme de homards. Je choisis donc d’enrouler le vêtement plutôt que de le porter pour le voyage du retour.

Un vent s’éleva et mon oncle décida que nous devrions regagner la côte. C’est alors que le homard dans mon ventre se remit à bouger au point où j’ai pensé que je devrais le vomir à la mer. Heureusement, le voyage de retour fut plus rapide que celui du matin et bientôt, j’aperçut le quai où je reconnus la camionnette du garde-pêche, un cousin de mon père. Saisi de remords je regrettai de ne pas avoir jeté les malheureux petits homards à la mer plutôt que de les cacher dans mes poches. Maintenant, il était trop tard. Je fis une boule avec mon manteau en m’assurant que les bestioles étaient bien dissimulées à l’intérieur. Le bateau accosta et il fallut que je monte sur le quai en tenant simultanément la boîte à lunch et ma prise interdite.

À peine m’étais-je montré la tête au niveau du quai que j’entendis la voix du gardien qui disait : « Bonne pêche petit? Pas de petits homards à bord? » Une chaleur me monta au visage et je m’imaginai devenu plus rouge que les petits homards suintant dans les poches de mon manteau. Je me suis dit qu’il devinerait tout, rien qu’à voir mon visage qui criait la culpabilité. J’ai pensé à mon oncle qui pourrait perdre son permis de pêche par ma faute. Voyant mon embarras sans trop en connaître la cause, le garde-pêche me tendit la main en disant, « donne-moi tes affaires! » J’ai failli tout laisser tomber entre le quai et le bateau, mais il me saisit le bras et me tira sur le quai. Dès que l’agent m’eut déposé sur le quai, je m’éloignai le plus rapidement possible, à la grande surprise de tout le monde. Ce jour-là, j’ai décidé de ne jamais faire bouillir des homards avant qu’ils ne soient des adultes, des adultes comme je l’étais devenu moi-même en un seul voyage. Depuis ce jour, j’ai beaucoup de respect pour le homard et les protecteurs de l’environnement.

/*fin*/

 

Souhait musical de ma Grange

Je suis dans ma chambre de l’appartement d’étudiant que j’occupe sur l’avenue Lennox pas loin de l’Université de Montréal, le 15 décembre 1969. Je prépare un examen de philosophie et le temps presse. Il est minuit, et une tempête de neige fait rage. Une mélodie et un sujet de chanson m’envahissent l’esprit. L’émotion me ramène à Tabusintac, un 24 décembre. J’ai six ans. Depuis un an, ma mère est au Sanatorium à mille lieux de notre demeure. Mon père est auprès d’elle. Ma sœur, âgée de 10 ans, nous garde. Pourtant, je ne me sens pas tout à fait seul. Comme elle le fait encore aujourd’hui, ma mère nous aime à distance. J’écris ma chanson.

UN
ENFANT
UN HIVER

|||||||
Le vent noir
De la nuit
A voilé ma fenêtre
Et couché dans mon lit, J’écoute la tempête
1………………………………… 2
Le ciel a fait frimas.La maison se lamente
Sur les pieds de ma porte..Un fouet la harcèle
Et la neige à doux pas..Dans un coin la charpente
Est venue en escorte………..Chante, et je m’rappelle
3……………………………………………………4
Un enfant, un hiver…………………….La mère éloignée
Attendait le retour………………………Depuis nombre de jours
D’un parent en voyage……………………..Tellement que l’oubli
Visitant la patiente, ………………………..Remplaçait toute attente
5………………………………………………………………..6
Négligeant ni le froid ni la neige ni le vent………………………..
………………………………………………………..Cet enfant je vous l’dis
Un hiver de géant avait glacé le temps….N’a pas revu son père
Le temps, c’était Noël, Et pourtant ni l’oubli ni la neige ni le froid
Jour de fête d’enfants N’ont pu lui arracher sa lueur de l’espoir
Père Noël, y’était loin…………………………Je me sens tant aimé
Et depuis bien longtemps………….Que je dors sans l’savoir
Je me sens tant aimé
Que je dors sans y croire
JOYEUSES FÊTES
Raymond Breau

L’horloge grand-père de mon pépère

Mon grand-père, Johnny, était un entêté. Pour l’enfant que j’étais, c’était normal. L’entêtement, c’était le travail des grands-pères. C’était eux qui fixaient les certitudes du monde. Il y avait même une journée dans l’année où on pouvait célébrer officiellement l’entêtement de Pépère. C’était ce jour du printemps où l’heure passait de l’heure normale à l’heure avancée

À ma connaissance, mon grand-père était la seule personne dans tout l’univers à ne pas changer l’heure de son horloge avec le passage des saisons. De cette façon, le cœur de son pendule fièrement installé sur son étagère juste au-dessus du divan de la cuisine, ne manquait pas un battement.

Quand la radio grand-père annonçait qu’il fallait changer l’heure pour passer à l’heure avancée, mon grand-père rageait et se vengeait du même coup. Il s’opposait ostensiblement. À chaque client qui entrait dans son magasin du coin, il se vantait de sa révolte. Il refusait de passer de l’heure normale à l’heure avancée parce qu’à son avis, ce chambardement n’avait rien de « normal ».

Pour lui, il y avait l’heure du Bon Dieu et l’heure du Diable. Et c’était cette dernière qu’il refusait, comme on rejette le péché mortel. Comme il était le sacristain de la paroisse, Johnny avait même tenté de convaincre le curé d’adopter sa religion de l’heure normale. Mais celui-ci, n’obéissant qu’à Rome et non à son bedeau, avait osé lui tenir tête.

Une autre ombre au tableau. Pendant quelques soirs, quand il allumait sa radio, Pépère, échappait un sacre en constatant qu’il avait raté d’une heure la récitation du chapelet en famille. Et c’était avec un grognement bien audible, l’oreille un peu lente restée collée à la radio, qu’il récitait seul le troisième chapelet de son rosaire. Il croyait avoir éteint sa radio traîtresse, mais dessous les murmures et les «je vous salue Marie », on pouvait encore entendre « la femme qui chante », un émission d’opéra qu’il trouvait infernale et qui remplaçait occasionnellement le chapelet, quand des difficultés techniques en empêchaient la diffusion. Ce qu’il ignorait, c’est que l’opéra de Faust, racontant le drame de cet homme qui avait donné son âme au diable, était sans doute le programme qui avait remplacé l’heure habituelle du chapelet.

L’horloge de mon grand-père fait encore partie des meubles de la maison ancestrale. Et quelle ne fut pas ma surprise quand une nuit, il y a quelques années, l’horloge qui n’avait pas émis un son depuis une trentaine d’années, s’était mise à sonner les douze coups de minuit. Je ne me rappelle pas si c’était le jour du changement d’heure…

Raymond Breau, 29 octobre 2006

 

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